Et dans ses veines coulait la sève, Emmanuelle Cart-Tanneur
La première chose qui m’a frappée en lisant les textes d’Emmanuelle Cart-Tanneur, c’est la grande sensibilité qui s’en dégage. Elle sait avec finesse (et peut-être cela vient-il de son métier de biologiste qui la place au cœur de la souffrance humaine) saisir les sentiments, les fêlures, les blessures de ses personnages. Elle ne choisit pas des héros mis en lumière par leurs exploits. Elle choisit au contraire les faibles, les seuls, les timides, les fatigués de la vie.
Dans une langue toujours soignée, Emmanuelle Cart-Tanneur nous donne à voir des morceaux de vies ordinaires dont elle parvient à dégager l’éclat.
Au fil des dix-sept nouvelles qui constituent ce nouveau recueil, on croise des hommes, des femmes, des enfants à qui l’auteure donne pour un instant la parole. Certaines nouvelles flirtent avec le fantastique, celui dont on espère parfois qu’il viendra illuminer nos vies trop sévères. Ainsi cet « écouteur », plaqué par sa femme, qui va découvrir une méthode peu ordinaire pour soigner son chagrin. Ou bien ce jeune homme qui devient voleur sans causer de préjudice.
J’avoue que j’ai personnellement beaucoup apprécié les quatre premières nouvelles du recueil qui évoquent cette frontière fragile entre réalité et fantastique. La suite des textes nous ramène dans un contexte plus réaliste, évoquant des problèmes de société qui nous touchent de près : la guerre, la fin de vie, la maladie, la transmission familiale. Emmanuelle Cart-Tanneur aborde ces sujets d’une écriture fine, élégante, ne cédant jamais à la facilité. On suit avec plaisir et émotion le destin de ces personnages bousculés par la violence de la vie, si bien saisis par le talent de notre conteuse !
Fabienne Rivayran • Et dans ses veines coulait la sève, d'Emmanuelle Cart-Tanneur. Éditions Terre d'auteurs (2013), 212 p.
Un titre paradoxe sonne la charge, positive/négative, et dès lors tout avance : le texte court, se déploie, se répand comme un courant qui file le long des lignes. D'un mouvement contrarié, et souvent même contraint mais toujours tendu vers le connu, à moins que ce n'en soit son inconnue.
Par son écriture du partage au service d'une lecture de l'intime, Chris Simon, écrivain du mouvement, nous emporte avec soi, en train, à vélo, ou bien aussi à pied : elle nous prend par la main et nous tire fort s'il le faut. Car tout avance dans cette fiction, à coup d'allers-retours cinématographiques entre différentes époques de la vie de l'héroïne. Et le mouvement façonne un livre du parcours où viennent s'afficher les pages d'un temps sourd.
L'auteure ne nous laisse pour cela jamais seuls, qu'elle nous entraine vers l'inconnu revisité ou vers un connu reconstitué. Vers un camp de concentration soixante-dix ans après, derrière une mère transformée par la chirurgie esthétique et ses nouveaux compagnons. Ou encore aux cotés du Dieu des autres Dieux, pour des moments de respiration nécessaires à qui devra reprendre sa course. L'approche divine révèle comme un rêve à opposer à une réalité trop forte, écrasante ou enchaînante. Celle inconcevable des camps, celle de l'adolescence où se meut un désir : arrêter de vivre la réalité des autres, courir après la sienne. Celle d'une mère capable de laisser sa propre fille se perdre. Pour l'héroïne comme pour nous tous, l'apprentissage du temps qui passe ne pourra s'effectuer qu'au détriment de ceux que l'on aime.
Apprendre donc, parce qu'il faut bien avancer, avancer pour trouver ou pour se retrouver. Avancer et se perdre. Dans ce train, se perde comme être humain, se perdre comme adolescent, se perdre dans la forêt, se perdre et rencontrer Zeus. Plus humain de nous tous, oui lui connaît la tristesse, oui lui collectionna les étoiles, rêves des hommes, pour simplement déjouer l'obscurité triste de sa grotte. Maladroit et coléreux parce qu'il a connu l'enfance perdue, parce qu'il a vu le génocide, devenu lui aussi trop humain en avançant ? Ces étoiles - jaunes - qu'il conservait jusqu'à maintenant, comme «…témoins d'un passé qui avait bien existé mais qui foutait le camp...» , réussiront-ils ensemble à les jeter là-bas, en-bas, au-dessus de nos têtes et nous rappeler ainsi au souvenir de notre condition humaine ?
Avant de vous arrêter pour le lire, courez chez publie.net, acheter en un clic Ma mère est une fiction. Son auteur est déjà sur la route, un peu plus loin devant. Et son livre, comme un documentaire, témoigne d'une oeuvre qui laisse le souffle court, à bout de souffle. @H_X_Lemonnier • Ma mère est une fiction, de Chris Simon. eBook publié chez Publie.net, collection Ouvrez (2012).
Voilà un livre de nouvelles qui nous regarde, qui fait attention à nous, pendant le temps de sa lecture. On va rester, dans chacune des nouvelles, dans une ambiance intime, « de famille », car on évoque la séparation d’une femme et de son mari (Avec John Fante), les retrouvailles entre un frère et une sœur (Maison au bord de la voie ferrée), les années d’enfance dans une famille avec trois filles (Les beaux jours), le déménagement d’une bibliothécaire dans un lieu très éloigné (Dans le champ de pommes de terre) et, pour finir, la mort d’un père et ses suites (Couleurs d’automne).
Si on a l’impression dès le début d’un fort intimisme, ce n’est pas celui des familles et de leurs « problèmes », mais de l’écriture elle-même. Si on pouvait parler d’un dénominateur commun, ce serait la lumière et la solitude, qui n’arrêtent pas d’être décantées, distillées, filtrées dans ces nouvelles. Ce n’est pas pour rien que les peintres Edward Hopper ou William Turner, que les impressionnistes ou les tableaux champêtres de Carl Larsson sont évoqués… ou invoqués comme des dieux, muses masculines de l’écriture de Marie-Claude Roulet. Et ce n’est pas du tout innocent si les héroïnes, à une exception près (la bibliothécaire de Dans le champ de pommes de terre), peignent, avec le désir profond de retrouver la lumière des peintres, et même plus : de s’abîmer dans cette lumière, de vivre dans un tableau.
Ici, les relations entre une mère, sa fille et son ex-mari, ou entre un frère et une sœur, ne sont que des occasions d’insister sur le rapport réel/peinture (ou écriture). Il s’agit toujours d’une recomposition, surtout, et d’une distanciation, d’un éloignement. La solitude – absolument nécessaire, et qui rend le créateur « moine » – devient le moteur de chaque nouvelle.
Sanda Voïca • Avec John Fante, de Marie-Claude Roulet. Éditions Le temps qu'il fait (2012), 147 p.
La roue du silence, Dominique Vautier
Dans La roue du silence, Dominique Vautier porte un regard sensible sur des êtres qui semblent avoir tout perdu et qui rêvent encore. Malgré un côté « noir », voire désespéré, une rencontre, un regard différent peuvent changer la donne et apporter de l’espoir. Ses nouvelles renvoient à une part inconnue de nous-mêmes. Elles nous forcent à nous demander si nous sommes réellement maîtres de nos vies ou si ce ne sont pas des forces inconnues qui nous mènent.
L’écriture est fluide et va à l’essentiel. On lit et on ressent intimement les émotions des personnages. Ensuite, on referme le livre et on se rend compte que ces courtes histoires se sont gravées dans un coin de notre mémoire...
Un premier recueil réussi...
Luc-Michel Fouassier • La roue du silence, de Dominique Vautier. Éditions Quadrature (2012), 104 p.
Ici, on aime, Fabienne Rivayran
Ici, on aime... ou les vertiges de l'amour !Ici, on aime... Tel est le joli titre du recueil de nouvelles de Fabienne Rivayran, que l'on avait déjà eu le plaisir de lire chez Jacques Flament avec son précédent recueil Au cours du marché. Fabienne Rivayran nous fait, avec cette nouvelle œuvre, quitter la foule, l'animation et l'agitation du monde pour nous faire pénétrer au cœur des silences, des non-dits et de l'intimité de chacun. Chez les héros de Fabienne Rivayran, on aime, oui... mais on aime comme on peut ; comme cela reste encore possible après un drame, un divorce, un traumatisme ; comme on en garde la force et l'envie malgré les épreuves que la vie envoie, et qui ressemblent parfois à des boulets de canon sur le tableau trop idyllique de l'amour que l'on avait voulu s'inventer. Les héros de Fabienne Rivayran sont des gens ordinaires – en cela, elle n'a pas tout à fait quitté son monde du « marché » –, de tous les âges et qui, tous, connaissent ou ont connu les vertiges de l'amour et de ses tourments : amour du père refusé par la fille, amour bafoué de la jeune mariée qui se découvre trahie, amour de la fille qui manque tant à la mère, images de disparus qui continuent de hanter les vivants... La mélancolie est très présente dans ce recueil, mais c'est une mélancolie douce, et acceptée, parce qu'elle est d'abord la trace de ce qui a été, et la promesse d'autres possibles, simplement parce que si l'on a aimé, c'est que l'on aimera encore – c'est simplement qu'on est vivant. Emmanuelle Cart-Tanneur • Ici, on aime, de Fabienne Rivayran. Éditions Emoticourt (2012).
Petite forme, Christian Bernard
Né à Strasbourg en 1950, concepteur et directeur du Mamco (Musée d'art moderne et contemporain de Genève) et ancien directeur de la Villa Arson (Nice), Christian Bernard est aussi un critique et un écrivain. Ses premières publications datent de 1966 et il inaugure les éditions papier de Sitaudis avec un recueil très paradoxal de sonnets. Il livre ainsi des textes qui circulaient en aparté par diffusion postale ou sur le net en une publication d’ensemble mais qui n’ont de sonnet que l’apparence. Ils deviennent par la déstructuration de la forme fixe de véritables nouvelles express.
L’auteur maltraite ainsi la structure la plus prisée de la poésie française. Pour autant, et en dépit d’un humour caustique, il ne s’agit pas d’un simple jeu. Christian Bernard a repris sans cesse ses textes qu’il abandonne si parcimonieusement à la publication. Son choix est donc des plus sérieux et ses textes de petits bijoux riches de glissements plus sensés que nonsensiques et d’insolence ravageuse.
Christian Bernard, sous prétexte d’honorer la forme fixe, lui fait un enfant dans le dos pour mettre à nu une sorte de création hybride et, ainsi, dresser un pont entre le passé et le futur, entre fiction et poésie. Jamais cynique mais toujours insolent, l’auteur revivifie le suranné. Certes, et n’en déplaise aux puristes, on ne pourra plus parler de coupures à l'hémistiche et autres plaisanteries du genre, là où le poète se fait philosophe, jusqu’à devenir un narrateur intempestif. Celui-ci règle ses comptes à nos mémoires et aux livres qui leur tiennent de garde fou :
« Nos souvenirs sont des cabinets d'amateurs et nos livres des bibliothèques couchées Scherzo Dies rirait Chausse-trappes portes dérobées phrases piégées (…) Catherine Crachat te tient lieu d'ange gardien tu la sens dans ton dos dans ton angoisse sourde et muette La prose du monde est sans pourquoi »
Ces deux « quatrains » illustrent parfaitement la langue sans arthrose de l’auteur qui par ailleurs élimine tout point de ponctuation. De la sorte, la langue propose une nouvelle forme de narration dans un temps où la rapidité de lecture impose la forme la plus ramassée qui soit. Comme aurait dit Artaud, elle « lâche sa bardelette » pour que la poésie dévisse et devienne cet hybride propre aux cérémonies les plus iconoclastes.
Cet homme au demeurant si sérieux cultive les décalages. L’humour rapproche le sérieux directeur du Mamco des irréguliers belges de la langue qui eux aussi se sont essayés à de tels transferts (André et Cécile Miguel, Pol Bury par exemple). Christian Bernard, tel un aviateur fou, fait planer le doute à coup de loopings et autres figures non répertoriés. Ne croyons donc pas l’auteur lorsqu’il affirme : « Jamais nul vrai plaisir à tirer ces lignes sinon celui parfois de voir ou d'entendre la doublure ou l'écho qui susurre la désentente ». Chaque texte est une relance à bras propre à provoquer « le plaisir du texte » cher à Barthes et auquel ces textes ressemblent paradoxalement au moment où, pour cette « Petite forme », celle du poète est à son apogée.
Jean-Paul Gavard-Perret
• Petite forme, de Christian Bernard. Éditions Sitaudis (2012).
Mon cri de Tarzan, Derek Munn
Le titre hurle, traverse la mémoire commune, nous transporte dans un imaginaire exotique et universel. Oui, si ce titre était « Le cri de Tarzan ». Retour à la ligne, faites un peu attention, il est écrit, jaune sur gris d’éléphant : « Mon cri de Tarzan ». Et son cri, celui de l’auteur et de son double, résonne au fil des pages pour mieux épouser le silence, le silence sous toutes ces formes, dans toute son ampleur et ses questionnements.
L’histoire, furtive, trouble, emporte le lecteur dans la tête d’un réalisateur de film. Dans sa tête, son regard et ses gestes. Réaliser un film, se réaliser, un film sur l’Afrique sans l’Afrique, une histoire sans histoire, « filmer le regard ignorant ».
Nous embarquons clandestinement dans une écriture silencieuse, qui impose son rythme, ralentit l’impatience et prend le temps d’étreindre les émotions, l’invisible, le doute.
En utilisant la métaphore du film, du désir du film, du premier plan jusqu’au dernier, de l’arrivée en Afrique jusqu’à l’isolement nécessaire à la réflexion, des accidents de la vie qui viennent infléchir les choix, et du montage, écriture d’images et de fantasmes, Derek Munn écrit sur la Création.
Ecrire, peindre, sculpter, photographier, réaliser, risquer sa vie, épouser la solitude, marcher en équilibre entre désespoir et enthousiasme, engagements et fuites, sur le fil de la raison, supporter les mauvaises interprétations, les conseils décalés, les incompréhensions, ce lot de violences faites à la fragilité de créer, c’est tout cela qu’exprime Mon cri de Tarzan, la vie d’artiste côté coulisse.
« C’est ça le projet ; il est contenu dans son ignorance. »
Le personnage principal (on hésite à écrire « héros », on sent que c’est un mot qu’il refuserait, dans lequel il se sentirait engoncé, imposteur) remonte le long fleuve de la création ; hésitations et doutes ne sont pas des écueils, ils sont des îles où s’arrêter pour réfléchir, des instants d’attente.
L’attente, l’impossibilité, les aller-retour entre les décisions et leur absence, font écho aux histoires d’amour et de film du roman. Le film bientôt traverse le voile de la réalité, prend femme en Afrique, invente une captivité où tenir sous l’œil de la caméra, une relation qui ne deviendra réelle qu’au montage, tandis que la femme du quotidien, laissée sur un autre continent, structure la narration dans une chronologie rassurante.
L’auteur n’impose rien, aucun diktat, aucune certitude, il propose, ébauche, place sa caméra et ses mots ici ou ailleurs, resserre sur la main ou dévoile un panorama, avec délicatesse, avec respect – et comme il est étrange d’associer ces mots à un rythme d’écriture-, il nous dévisse de notre quant-à-soi et nous incite à ouvrir les yeux.
« C’est ridicule mais pas plus ridicule que de ne pas oser le faire. Techniquement, il n’y a pas de problème. L’élément compliqué, c’est lui. »
Ce livre est immense comme la mer ; couvert, découvert, nous sommes le sable de la rive ; écumes, force et frissons, nous sommes les vagues. L’écriture est marée, l’auteur, celui qui n’abandonnera jamais son navire.
• Mon cri de Tarzan, de Derek Munn. Éditions Léo scheer(2012), 128 p.
La dernière fois où j'ai eu un corps, Christophe Fourvel
La dernière fois où elle a eu un corps, la jeune Albanaise qui raconte, c’était avant. Avant son oncle, le viol presque oublié de ses 12 ans. Avant les camions qui l’emmènent en France, et dont les chauffeurs se remboursent des kilomètres parcourus en stationnant entre ses jambes. Dès lors, l’objet remplace le verbe de l’héroïne, ce qu’elle fait et ce qu’on lui fait, pour entrer en résonnance avec la chosification d’un corps vendu, empaqueté, livré à l’autre bout de l’Europe. Des mots pénètrent par effraction à l’intérieur du récit et usurpent l’identité des autres, abusent de l’égarement langagier de la jeune fille pour figurer l’intrusion permanente de corps étrangers dans le sien. À force on s’y habitue, comme elle, et ça ressemble à la fin de l’humanité. Le style épouse les contours du fond, comme autant de carcasses répugnantes avachies sur l’adolescente. Car c’est là, dans cet interstice asphyxié entre deux ventres, que Christophe Fourvel séquestre le lecteur à la merci du stress, de la puanteur des maisons d’abattage, la bouche « remplie à ras bord du silence que fait la peur ».
• La dernière fois où j'ai eu un corps, de Christophe Fourvel. Éditions du chemin de fer (2010), 35 p.
Un renard à mains nues, Emmanuelle Pagano
Restant toujours « près des clapotis de l’eau contrariée », la vie va tant bien que mal chez les personnages d’Un renard à mains nues. Chaque nouvelle d’Emmanuelle Pagano propose un check-up sans aucune froideur clinique, juste une ingéniosité pénétrante. Une écriture qui permet de mettre « du cortège dans la représentation ».
Emmanuelle Pagano reste une auteure du trouble, de la fêlure existentielle. Elle surgit dans une forme de rigorisme capable, toutefois, de débrider une sensualité paradoxale. Nous sommes plongés au cœur d’une errance immobile dans laquelle le statique catalyse une force active. L’inverse est vrai aussi, là où la créatrice atteint par ses effets de mise en scène ce qu’il y a de plus secret dans l’être : surgit alors le flot obscur d’un sombre désir, d’une attente et d’une perpétuelle interrogation.
Une des ses personnages regarde ses camarades « éclabousser de vase leurs bronzages adolescents, [faisant] des trouvailles dans la roselière bruyante d’insectes et sans cesse secouée par les rats d’eau ». Mais elle, en dépit de leurs appels, reste à l'écart, dans une vie à l'envers qu'ils ne comprennent pas. Qu'importe s'ils la jugent immodeste (ce qui est faux) : elle vit sur sa petite planète. Elle est ce qu'ils ne sont pas. Mais n'en tire pas la moindre gloire.
Les nouvelles jouent toujours sur l’ambiguïté. Chaque « héroïne » se montre sous le sceau de figures isolées. Elles sont comme autant de fantômes ou de spectres venus hanter le monde des vivants comme celui de la créatrice qui ramène sans cesse au jour l’ombre portée inhérente à tous ses personnages.
Ajoutons que l’espace de la fiction devient une sorte de « borderland ». Surgissent des espaces-temps limites, des frontières représentées par des indices interstitiels ou encore des « frustrations » qu’Emmanuelle Pagano explore. Sa prose méticuleuse devient une enquête filée. Celle-ci va discrètement et se perd parfois en dérivant au milieu de sensations délicates. L'auteur les saisit là où les ombres jouent avec la lumière. La créatrice perçoit des relents d’asphyxie là où pourtant tout brille. C’est à ce titre que la littérature garde ici une vocation fabuleuse : celle de faire reculer le chant des certitudes, de mettre une grâce dans les pesanteurs et une pesanteur dans la grâce.
Jean-Paul Gavard-Perret
• Un renard à mains nues, d'Emmanuelle Pagano. Éditions P.O.L. (2012), 339 p.
Ana Mendieta : Blood and Fire, collectif
La mort d'Ana Mendieta reste une énigme, son œuvre elle-aussi renvoie à un mystère que les auteurs réunis dans ce livre éclairent. Née en 1948 à La Havane, exilée, l'artiste sera trouvée défenestrée en 1985 à New-York. Entre temps elle aura laissé une œuvre inclassable marquée du sceau de la douleur et de ce sang mis en scène à travers le film vidéo, la performance et diverses suites de "sculptures", avant que l'artiste ne se tourne durant les dernières dix années de sa vie vers une dérive géographique.
Cette errance programmée aura amené l’artiste à parcourir les deux continents américains dans un seul but : se fondre, s'incorporer à une nature sauvage. L'artiste la perçoit peu à peu comme une extension de son corps selon une perspective que n’aurait pas renié Antonin Artaud lors de son voyage au pays de Tarahumaras. Ana Mendieta rêva d'y disparaître, mais aussi d'y imprimer les marques primitives de sa féminité.
De la créatrice on retient les séries de performances macabres (On giving life (1975) où elle s'accouple à un squelette) et sanguinaires. Dans Mutilated on Landscape (1973), Body Tracks (1975), face à un mur, les mains enduites de peinture rouge, l’artiste se laisse glisser jusqu'à terre. Ces performances clôturent la série des Blood Signs avec une économie de moyens qui concentre au plus fort sa démarche.
On aurait tendance à placer "naturellement" ou par réflexe conditionné cette recherche dans la mouvance du body-art puis du land-art. Pourtant les perspectives qui président à ce travail l'éloignent radicalement de tels mouvements. Contre ceux-ci ou contre l'art conceptuel qui sévit à l'époque et dans lequel l'artiste ne voit qu'une "idée d'hommes capables de ne faire que des choses qui étaient très propres", l'artiste cubaine ne va pas chercher un trop simple contre-pied (à savoir un art "sale").
Le sang n'est plus traité (comme dans le body-art) tel un « matériau » de déconstruction ou de provocation. L'artiste retient dans la substance son pouvoir magique. Elle ne voit aucune force négative dans le fait de le répandre, de l'exposer, d'en faire un liquide ludique. Par lui il s’agit de rechercher une identité perdue (jamais venue) à travers une vision mythique et magique de l'existence.
Cette vision prend son origine lorsque qu’à 12 ans elle se retrouve comme elle le dit « déplacée mais non détachée » de la terre matricielle. Elle reviendra d'ailleurs plusieurs fois sur ce sacrifice imposé, sur cette blessure qui la plonge dans un sentiment de solitude et de culpabilité. En renouant avec des rites animistes que le régime castriste ne put d'ailleurs jamais éradiquer- Ana Mendieta donne une dimension mythique à toutes ces cérémonies sacrificielles (plus que pures performances) qu’elle propose.
Ces rituels répondent aussi par la violence à la violence. Avec Rape scene (1973), l'artiste confronte ses spectateurs à la reconstitution d'un viol fomenté sur un campus. Elle reprend cette performance quelques jours plus tard en répandant du sang sur le trottoir qui jouxte son appartement (People looking at Blood Moffit). Dans Glass on body (1972), l’artiste crée une autre forme de violence en comprimant simplement son visage sur une vitre, au point de lui faire subir des défigurations extrêmes.
Pour autant dans cette œuvre authentiquement et purement autobiographique, du visage de l'artiste il ne sera jamais question. Il demeurera soit défiguré, soit photographié ou filmé de dos, comme si l’identité restait insaisissable. Ana Mendieta remplace l’art de la représentation figurale par celui des glissements, des traces, des stigmates. Ces traces sautent à la tête, assaillent et crient. S’entend la voix d'une enfant piégée mais habitée, d'une voix détimbrée qui ne peut - ni pouvait - plus mentir, qui ne peut - ni pouvait - plus contenir ce silence intérieur que tout être porte en lui.
Dans les différents « miroirs » que propose l’artiste plus que le rouge sang, il faut retenir le blanc. Certes, lorsque les diapositives qui découpent les performances circulent en boucle, on retient d'abord le rouge insupportable de leur sang. Mais le rouge premier s'estompe pour laisser place - avec la douleur qui lui est concomitante - au blanc rayonnant de silence de mort comme dans le film unique de l'artiste vers lequel toute l’œuvre converge. Le livre publié par la Galerie Lelong permet de suivre les méandres de ce fleuve de sang lourd d'une douleur insoutenable.
Jean-Paul Gavard-Perret
• Ana Mendieta : Blood and Fire, deAbigail Solomon-Godeau, Linda Montano, Nancy Princenthal et Mary Sabbatino. Éditions Galerie Lelong (2011).
Porte 8, Marie L
L’œuvre de Marie L. est constituée d’autoportraits et d’écrits intimes. En 2010, elle publiait la série d'autoportraits au polaroïd Bloody Marie, un travail très mortifère sur le corps doublé d’un récit intime terrible au seuil de la mort et de la vie où l’artiste écrivait : « Je m’appelle Sophie, je m’appelle Marie, je ne suis personne, je suis deux, je suis la vie, je suis la mort, je suis humaine, tristement humaine". Porte 8 est la suite de cette histoire. Constitué d'autoportraits pris dans le local à poubelles de l'immeuble de l'artiste, le livre s’ouvre comme un film. Un générique égraine des didascalies bilingues (français-anglais) : « Rue G, Paris 15ème, local poubelle, 182 autoportraits, juin 2008-décembre 2009, 11 séances, 3 à 5 minutes, escarpins – 8 paires, positions debout, accroupie, couchée, état du sol variable, température de 3 à 25 degrés, humidité absolue ».
Certes Marie L est dans le plus simple appareil. Mais plus que la nudité du corps, ce sont les plis de l’âme qui se trouvent paradoxalement dévoilés par la photographie. La préoccupation du cliché en tant que « tableau » ou lieu de contemplation et de méditation demeure centrale.
Avec des angles de prise de vue inattendus (même si certains portraits rappellent une vision que ne renieraient pas les portraitistes flamands ou français du XVIIIème siècle), le sordide du lieu s’efface. Un tel livre est aussi un récit : l’amant est appelé implicitement au moment même où l'artiste semble se cacher dans un lieu qui devient son refuge ultime.
Au milieu des murs cimentés, la nudité devient le moyen d'exprimer la souffrance et l'absence. La photographie les rend plus ardentes. L’artiste devient la femme de ménage qui ramasse les débris de son histoire. Surgit une tension rare. Elle jette une lumière noire sur un obscène particulier : non du corps, mais de la douleur que la société, comme l'image, tente trop souvent de refouler. Jean-Paul Gavard-Perret
• Porte 8, de Marie L. Éditions United Dead Artists (2012), non paginé.
A l'ombre des grands bois, Annick Demouzon
Ortophoniste vivant à Moissac (Tarn et Garonne), Annick Demouzon n’avait jusqu’alors publié qu’en revues et dans des anthologies. Son premier recueil de quatorze nouvelles a obtenu le prix Prométhée 2011 et vient de paraître aux éditions du Rocher sous le titre de A l’ombre des grands bois, avec une préface d’Abdelkader Djémaï, "Si la photo est bonne" (lire ci-dessous).
Le recueil d’Annick Demouzon est construit sur un thème unique, celui de la photographie (qu’elle pratique assidûment), un cliché ou le moment de la prise de vue servant de prétexte à la nouvelle. La première, « Caramel et chocolat » nous entraine sur une fausse piste en nous laissant craindre un viol imminent sur une plage alors qu’il s’agit d’une tentative de prise de vue d’un photographe amateur. Elle donne le ton d’un livre où les histoires sont souvent bâties sur une sorte de malentendu, le dévoilement étant progressif. Les faux-semblants s’y invitent, comme avec « Négatif » où la femme qui pose devant son mari pour une photo se révèle bientôt être âgée et veuve. Du monologue halluciné, ponctué de flashes, d’une prisonnière torturée (« Murs ») à l’évocation de la vie paysanne d’autrefois à travers l’envie de photographier les mains d’un vieil homme, les modes de narration comme les éclairages varient. Ici, une « photo de classe » fait revivre le souvenir d’une instit un peu coincée, là à partir du portrait d’un vieillard se reconstitue la vie d’un couple et d’une époque révolue. Ailleurs encore, (« Je reviens »), un gamin se photographie par mégarde dans le photomaton, tandis que dans la nouvelle la plus réussie à mon goût (« Caméra cachée »), un amateur de vieux films super-8 essaie de donner du sens à un bout de pellicule récupérée dans une brocante et pressent le drame qui s’est noué des décennies plus tôt. Les « instantanés » sont prétexte à déployer imaginaire, ainsi dans « Un jour à la mer », la narratrice imagine-t-elle des arrêts sur image d’un vieillard et de sa petite fille sur la plage, juste avant l’arrivée d’un raz-de-marée… Les histoires se résument parfois à une succession de petits « coups de théâtre » permettant de deviner ce qui se trame ou s’est produit il y a bien longtemps. L’originalité tient à cette narration, nerveuse, qui sait mêler les points de vue, procède par scènes brèves, fragments suggestifs plus que narratifs, flashes-back, etc. A. Djémaï parle avec justesse d’une lumière « à la fois douce et âpre » en saluant « la rapidité de l’écriture, le sens du détail et du raccourci, de l’ellipse ». Elle est en tous cas très efficace, notamment dans les évocations, de la vieillesse et de la solitude, poignantes.
Michel Baglin
Si la photo est bonne
On le sait : qu’elle fût artificielle ou naturelle, il n’y a pas de photo sans lumière. Celle qui baigne les textes d’Annick Demouzon est à la fois douce et âpre, toujours pudique et jamais voyeuse. On sait également que lorsque la littérature s’empare du thème de la photographie, on peut flirter avec le mimétisme, le cérébral et tomber – excusez-moi pour cette facilité - dans le cliché. Un piège auquel échappe l’auteur de ce beau recueil, une nouvelliste qui aime la marche à pied, la peinture, les histoires pour enfants, le cinéma et, bien sûr, les livres et les écrivains.
Annick Demouzon, qui exerce dans la vie le métier d’orthophoniste, qualifie le petit appareil numérique, qui l’accompagne dans ses déambulations, de troisième œil. Il lui sert, dit-elle, à voir, à sentir autrement. Comme l’une de ses héroïnes, elle tente d’attraper dans sa « boîte » la beauté du monde pour se l’approprier, la faire sienne. Elle sait aussi que derrière chaque photo, chaque image il y a, nous dit-elle, un mystère qui se glisse entre les interstices du temps, entre l’instant éphémère et le souvenir que l’on voudrait éternel.
Les quatorze nouvelles d’Annick Demouzon mettent en scène des vies, celles de gens qu’elle tente, avec ses mots et ses images, de saisir, de capturer, de fixer sur le papier ordinaire ou glacé, sur la page quadrillée ou blanche. Entourés d’objets, de meubles, de fantômes, de silences, de peupliers ou de saules, ils sont là présents, seuls ou ensemble, souriants, tristes, sereins, désemparés ou un peu renfrognés. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur les liens, solides ou fragiles, qui les unissent, sur le lieu, neutre ou marqué, dans lequel ils sont assis, debout ou couchés ? Qui a pris la photo et pourquoi a-t-il appuyé, « tiré » à cet instant précis et vertigineux qui lui semblait définitif ? Que veut-il révéler de l’intimité, des habitudes des personnes qui ont consenti à se livrer à lui ? Peut-être l’a-t-il fait à leur insu, à la dérobade, comme un pick pocket qui fait les poches de la réalité et des âmes? Que cherche t-il à rendre, la laideur ou la beauté, la singularité ou la banalité d’un geste, d’une attitude, d’une existence ? Cherche-t-il aussi à travestir la réalité, comme le font les photos trafiquées, fabriquées de l’Histoire officielle ?
Comme on le devine, les questions que se posent ou que suscitent les personnages d’Annick Demouzon, sont celles aussi du lecteur qui « entre », avec bonheur, dans ses histoires, ses récits qui ont pour support, pour cadre la photographie. La photographie à la fois comme mémoire, écriture, mouvement, interrogation, échappée vers l’ailleurs. D’une façon indirecte, par les chemins buissonniers de l’écriture, de l’imagination, il est à son tour témoin de leurs failles, de leurs certitudes, de leurs attentes, de leurs espoirs. Il devient, par la force des choses et des destins, l’un de leurs compagnons dans ce voyage, parfois heurté, qu’est la vie avec ses précipices, ses îlots de tranquillité, ses zones d’ombre.
L’une des qualités de ce recueil, c’est la rapidité de l’écriture, le sens du détail et du raccourci, de l’ellipse qui fait succéder, sur un rythme soutenu, des histoires de famille, d’individus, de groupe.
Annick Demouzon, qui sait parler des saisons, des couleurs et des odeurs, nous offre, ici, des visages, des portraits qui ne sont jamais figés, définitifs. Chaque lecteur peut y apporter, en toute liberté, sa touche. C’est un autre des plaisirs procurés par ce recueil.
• A l'ombre des grands bois, d'Annick Demouzon, préface d’Abdelkader Djémaï. Éditions du Rocher (2011), 162 p.
Gelsomina (diptyque), Cécile Odartchenko
L’écriture de Cécile Odartchenko se situe dans la matière même des émotions et de la sensualité. La créatrice s'empare des arpents de tout ce qu’elle a vu, lu, connu, rencontré afin de créer une prose poétique obsédante dans laquelle le goût de la vie et des autres reste omniprésente.
Sans exhibitionnisme mais sans fausse pudeur, l’auteur dit tout : les terreurs éprouvées concernant son propre corps et le désir de ce qui différencie la femme de l’homme : « cette pièce essentielle à mon édifice, le mât de ma barque ». Les mâles – on le comprend - traversent le livre. Amants ou épistoliers, compagnons en poésie. Pour le meilleur et pour le reste aussi. Au nom de l’injonction première : pleurer et jouir.
Dans ce maelstrom, la poétesse perd parfois ses repères : elle devient une égarée. Elle l'accepte. Comme elle accepte l’ombre qui la brûle car, dit-elle, « l'intimité sexuelle est une vraie intimité et donne des droits à l'homme et à la femme aussi à parts égales (…). Celui qui pour des raisons de confort et de lâcheté, ignore ces raisons du corps, va en être émasculé à court ou à long terme… Il se refuse à jouer le jeu, et le jeu est cruel. »
Il sera temps plus tard de contempler le trou qu'il laisse et de manger son poing sur l'étale du jour. Restent parfois encore un magma de sang au goût de pierre, un tremblement figé en bordure des mots. Mais il faut reprendre afin que l'entente revienne. Elle renaît d'un présent toujours entier. La nuit n'est plus ce désir lancé vers l'autre mais l'attente de sa lumière de jour. Afin que le cœur batte encore la campagne. Jean-Paul Gavard-Perret
• Gelsomina (diptyque), de Cécile Odartchenko. Propos2 Éditions (2012), 169 p.
Le Voyage du Dité, Bruno Edmond
Il est des fleuves dangereux qui font prendre la surface pour la profondeur et la seconde pour la première. C’est sur cette parenthèse aquatique enchantée navigable jusqu’à sa source que vogue le « Dité », fier de porter à la fois le nom de la capitale de l’Enfer et, dans sa coque, des individus déviants que pour la commodité de la conversation on peut nommer fous. Même si la jubilation d’une telle acception procède d’ignorances ajoutées au fil du temps. De fait, ce navire et ceux qui sont forcés d’y monter vont connaître l’ivresse d’une connaissance et collaborer à l’édifice d’un tel « non-lieu ».
On connaissait jusqu’ici Bruno Edmond pour ses poèmes ( Panique, armure-cabane-roulettes, Editions Passage d’Encres) et ses récits (« A propos de larmes », même éditeur). Mais un tel roman était prévisible : il était en germe dans le premier essai romanesque de l’auteur L’homme changé en barque. Il a pris de l’ampleur à l’image de l’embarcation elle-même qui devient à proprement parler ce qu’on nommait « nef des fous » au Moyen-âge et dont Erasme fit un si bon usage littéraire et philosophique. A sa manière Bruno Edmond lui emboîte le pas dans une langue limpide et riche sans la moindre recherche de l’effet si ce n’est celui de l’ombre et de la lumière qui nimbent ce récit.
Le récit est pour une part mythologique et rappelle autant l’Odyssée que le Dead Man de Jim Jarmusch. C’est aussi un roman d’apprentissage philosophique entre le désir et le doute (passionnant de bout en bout). La griserie parfois gagne mais Edmond la maîtrise et réserve toujours l’intégrité d’un récit même lorsqu’il tangue. L’auteur crée dans son « conte » diverses traversées des possibles qui ne font pas qu’effleurer la conscience ou le corps (et c’est là où justement le texte est fort).
Sans cesse le lecteur est confronté à divers frottements : historiques, philosophiques, mais aussi sensoriels, sexuels. Ce lecteur, tel le personnage majeur du livre (« l’homme aux dents d’or ») - a le « même désir de toucher ». Sans doute par la qualité de transparence que prend cette prose totalement aboutie. Elle donne l’impression d’ouvrir le regard et les sensations jusqu’au fond (si fond il y a ?). Débordements et évaporations créent un signifiant dont le signifié n’est repérable qu’à l’état de vapeur ou de dilution au moment même où le livre se fait métaphoriquement messager du feu des Enfers. Il est son avant-garde tout en en brouillant les apparences.
A mesure que le navire avance, que le caboteur ronronne sans que son capitaine joue les cabots, surgissent des illuminations qui ne permettent plus de se dérober au monde. Tel est donc un des paradoxes de ce roman : le monde est offert à quiconque s’ouvre à lui. C’est d’une certaine manière une aventure amoureuse hors de toute certitude. Des femmes et des hommes peuvent s’y unir parfois pour le plaisir et accessoirement enfanter ceux qui plus tard pourront monter sur le pont du Dité, et connaître une sagesse certes des fous - à savoir la sagesse souveraine.
Jean-Paul Gavard-Perret
• Le Voyage du Dité, de Bruno Edmond. Éditions des Vanneaux (2012), 438 p.
Virages dangereux, d'Annick Demouzon
Le titre du recueil d’Annick Demouzon est une définition de la nouvelle : Virages dangereux. Le virage est ce moment de la route où la vie dévie de la ligne droite, réputée sans histoire. C’est assez dire que l’histoire naît du virage, du changement de direction, plus ou moins soudain, attendu ou pas, bien ou mal négocié. Plutôt mal, en général, comme le chantait désespérément Alfred de Musset. Mais quand bien même l’histoire se terminerait bien – ça arrive dans la vie comme dans la fiction –, le virage aura été dangereux puisqu’il contenait en germe la possibilité de l’accident. Ainsi des nouvelles de ce recueil, à la tonalité sombre, et l’on entre très vite dans le vif du sujet avec le premier récit que n’aurait pas renié un Alfred Hitchcock, explorateur d’âmes biaisées.
Un mot encore sur la métaphore routière du titre, afin de mieux comprendre l’esprit de ces textes. On use parfois des termes de carrefour, de croisées des chemins, à propos de la nouvelle, laissant entendre qu’il y aurait choix de plusieurs routes, doute, hésitation, dilemme sur la conduite à tenir. C’est oublier l’essentiel : le lecteur n’est pas l’auteur, il ne décide de rien, ne peut rien empêcher, rien modifier, il accompagne le personnage dans la catastrophe inévitable – c’était écrit ! – . Il y a chez Demouzon, comme chez Edgar Poe, une fatalité de l’échec, un dérapage totalement incontrôlé, un glissement vers la chute. Tout accroché qu’on soit à de pauvres buissons, on dévissera petit à petit, et on le sait. Coup de vent, la deuxième nouvelle du recueil en est la parfaite illustration : une lettre d’amour, la dernière d’un homme qui va être fusillé, non sans avoir pu au préalable confier la missive à un camarade plus chanceux, n’arrive pas à sa destinataire, laquelle ne cessera, sa vie durant, de l’attendre. Les buissons, ce sont les mille hasards qui auraient permis que la lettre lui parvienne néanmoins. On s’y accroche en sachant que non, ni aujourd’hui ni demain, ni jamais, la chance, aucune des coïncidences qui pourtant ne manqueront pas, ne tourneront du bon côté. La lettre parfois frôle cruellement son but. Mais elle le manque. Ainsi en a décidé l’auteur à la plume légère, portée par le vent, et le lecteur n’y peut rien. Il s’abîme avec les personnages et il le sait dès les premières lignes (ce n’est donc pas déflorer l’intrigue, gâcher le plaisir du lecteur, que de dire cela ici).
S’il arrive, par extraordinaire, qu’un peu de beauté naisse, mettons un tableau peint la nuit au bord de la rivière, qui pour le voir ? Qui pour y croire ? Là encore, on joue de malchance, c’est-à-dire nous tous, lecteurs et auteur confondus, qui disposons les pièces d’un puzzle dérisoire qu’une pichenette inattentive éparpillera. Avec méthode, Annick Demouzon explore les voies de la défaite, mais le jeu, à l’instar du virage, est dangereux. Amer. Dans Vous m’avez tant donné, un homme prétend refaire le chemin à l’envers, remonter à la source, à avant le virage. S’il parvient à régler ses comptes, en est-il réellement plus heureux ? C’est d’ailleurs une autre caractéristique des nouvelles du recueil que de montrer ses personnages dans l’après, quand tout est consommé. On peut alors chercher à comprendre comment on en est arrivé là, à quel instant précis la vie a dérapé, mais cette connaissance ne change rien, n’effacera pas les traces de gomme sur le bitume. D’ailleurs, ce voyage retour, il est rare qu’on l’entreprenne, qu’on puisse le faire. Dans une sorte de postface à la nouvelle ci-dessus, l’auteur tient à préciser qu’elle lui a été inspirée par un fait réel en tout point identique, sauf que dans la réalité, tout l’argument de la nouvelle n’a pas eu lieu. On en revient alors au jeu, au jeu amer qui consiste à transposer dans une fiction ce qui n’arrive pas vraiment. A se bercer d’illusions. La vie, la vraie, ressemble plutôt à Allo, c’est toi ? où le narrateur se pose la désespérante question « Est-il trop tard ? Est-il vraiment trop tard ? »
Comme ceux de Raymond Carver, les personnages d’Annick Demouzon sont des ratés du plaisir, du bonheur, comme se définit lui-même le héros de Prolégomènes au plaisir de l’infinitude. Incapable de profiter de la vie, il se perd en conjectures, en vaines et dérisoires recherches, interrogeant tour à tour différents –ismes. L’un de ceux-là lui procure au moins l’euphorie transitoire du vide, Pascal aurait parlé de distraction : « Il bricola ainsi de longues heures (…). Il y trouvait un délassement de ses pensées, un contetemant vague et informe, qui le comblait (…) une sorte d’euphorie sans objet, ou de délectation profonde, dont il n’avait nulle conscience, mais il était tout entier immergé dans ses gestes. Il ne pensait plus. ».
Bien sûr, échouer n’empêche pas de persévérer et si les portes sont toujours fermées, ou s’il n’y a jamais rien derrière, rien n’empêche de chercher à les ouvrir, à y aller voir. C’est ce qu’on appelle vivre, quand même. Certains s’y adonnent pendant des dizaines d’années, nul ne soupçonne leur solitude radicale, entre quatre murs et un miroir. Le virage, pour eux, est si loin derrière qu’ils l’ont oublié. Ça a toujours été comme ça. Il n’y a jamais eu d’avant. Pour d’autres, c’est pire encore et l’on ne dira rien du très beau Première partie pour n’en pas fausser la révélation progressive, sinon qu’une fois encore l’auteur joue, ici sur les mots, un jeu toujours aussi triste, une sorte d’élégance du désespoir.
Il n’y aurait rien, donc, pour sauver l’humanité ? Aucune épiphanie, aucune issue ? Allons ! Il ne manque pas d’autres livres pour nous en convaincre, ne demandons pas à un seul recueil de contenir toutes les possibilités, tous les états d’âme de son auteur. Buvons plutôt jusqu’à la lie la cohérence, l’unité de style, de ton, de celui-là, et n’en tirons aucune conclusion ridicule sur le reste. L’écriture, l’art en général, a aussi une fonction d’exorcisme. A explorer les voies de la défaite, à rater systématiquement les virages, peut-être se forge-t-on un moral, se trempe-t-on une âme. A cultiver le souffle court, le rythme haché, elliptique, fragmentaire, peut-être se gagne-t-on une période. Au moment d’accoucher, les obstétriciens conseillent de haleter, de faire le petit chien. Un livre est toujours un accouchement, une expulsion. A la fois naissance et mise à distance, il s’agit de sortir de soi ce qui pèse. D’ailleurs même ici, faiblement, quelque chose palpite encore (ou déjà), envers et contre toutes les évidences. Ce peut être la caresse d’une mère sur le front trempé de sueur de son fils, ce peut être aussi un arbre. Dans le Cerisier, une touche d’espoir affleure, cet arbre justement, planté tard, quand tout, autour, se fige, se pétrifie, perd son âme. On fait semblant de croire aux enfants qui s’extasieront devant les fruits rouges, un jour, plus tard, mais à l’André, ça lui fait une belle jambe, comme on dit. A croire que la vie obstinée de l’arbre n’est là que pour épaissir l’ombre de la mort, de la solitude. Malgré tout, lui enfonce ses racines dans le sol ingrat, il persiste, il perdure. La narratrice lui a donné la vie. C’est déjà ça.
Il y a mille et une façons de perdre, les virages manqués sont toujours uniques, particuliers. La matière en paraît inépuisable et la nouvelliste la modèle en histoires emblématiques, tantôt réalistes, tantôt hallucinées. Il y a même des chutes qui sont des envols, tel cet enfant gravement malade dont on accompagnera la paradoxale libération, ou cette femme qui endure un assommant repas dominical et dont on croirait presque à la révolte brutale. Ailleurs, c’est la lente descente aux enfers d’un homme qui a tout pour être heureux sinon qu’il croise sur son trottoir la déchéance fascinante d’un clochard. Et cette nouvelle, L’Autre, nous donne sans doute la clé du recueil tout entier. Comment mieux que par sa chute rencontrer l’autre ? On épouse jusqu’à la lie chacune des circonstances funestes, qui horrifient mais aussi fascinent, qui vous entraînent à leur suite et vous font quitter le cocon trop sûr du lecteur qu’on croyait être. Peu à peu, on entre dans la peau de l’autre, on porte son fardeau le temps de quelques pages et l’on en ressort à la dernière phrase, imperceptiblement altéré. Non que le projet compassionnel fût délibéré, mais parce que l’écriture, avec ses nombreuses ellipses, ses intervalles marqués, sa fragmentation, aura su nous inclure dans l’histoire racontée, puisque nous sommes amenés à combler ces blancs avec nos propres peurs, nos doutes, nos manques. Plus qu’ailleurs, le lecteur devient ici acteur, impuissant certes, mais co-auteur du récit. Cette voiture qui dévale la route en lacets serrés, Annick Demouzon nous en a ouvert la portière, nous a invités à y prendre place. Celle du mort, dans le langage commun.
Alain Kewes, auteur et éditeur (Rhubarbe)
• Virages dangereux, d'Annick Demouzon. Éditions Le Bas Vénitien (2012), 175 p.
D'ocre et de cendres, de Michèle Perret
Déjà avec « Terre du vent », Michèle Perret entrainait le lecteur dans la pénombre bleue des souvenirs d’une enfance enracinée dans l’Algérie coloniale. Et ses mots, nourris de sensations exacerbées, suggéraient la magie des paradis enfuis. C’est un autre regard qui est porté sur cette période, de 1950 à 1962, dans son dernier livre D’ocre et de cendres, un recueil de nouvelles. Cette fois, Michèle Perret propose treize portraits de femmes. Elles sont oranaises. Des fragrances de vie émouvante, reflets d’une société kaléidoscopique anéantie par l’obscurantisme qui a sacrifié ce rêve algérien d’une société fraternelle, que beaucoup portaient en eux, comme des gens de lettres, par exemple, tels Emmanuel Roblès, Mouloud Feraoun ou Albert Camus pour ne citer que les plus caractéristiques de ce temps-là. Des vies chuchotées comme autant de secrets, échos lointains de ces destins fracassés. Ainsi « elle », cette anonyme, la dernière morte de la guerre, que l’on imagine au printemps de sa vie ; elle marche dans les rues d’Oran. La ville à l’exubérance méditerranéenne est prête à s’enivrer du sang des massacres perpétrés en ce début juillet, par la foule aveuglée d’émotions contradictoires, dont la grande Faucheuse se fait une arme efficace… Dès la première nouvelle, le ton est donné. L’auteure nous prête son regard qui lit dans le royaume des morts. Elles sont là, ces ombres du néant : « Je les vois du coin de l’œil. (…) Leurs ombres s’approchent de mes épaules, presqu’à me toucher : ce sont les promeneurs de l’indécis, du brumeux, de l’improbable » (p. 9). Et Michèle Perret qui possède ce don du dialogue « improbable », déroule les fils ténus de ces vies emportées dans la tourmente de 1962. Elles se nomment Leila, Soledad, Solange, Halima, Fatiha ou Nadia, Malika, Joséphine… L’une entend l’appel des étoiles et ne sait pas qu’elle est morte ; l’autre, petite princesse trop ambitieuse, tombe sur les cailloux des désillusions ; il y a celle qui croyait au bonheur et qui s’enferme dans la prison du chagrin ; la laveuse « au corps usé par le travail et les maternités », noire « d’un triste noir grisâtre et fatigué » ; et puis la moqueuse qui aimait la vie et meurt pour quelques sous âprement gagnés ; la lingère qui a aimé M. Delbois à en perdre la tête dans les hoquets d’une guerre sans nom et sans gloire ; l’enfant d’octobre qui souligne l’infamie des hommes qui s’autorisent à commettre l’irréparable et font de la Seine un fleuve de sang ; l’épopée de la « Singer » qui survit cinquante ans plus tard chez une petite Nadia devenue grand-mère… ; et encore celle pour qui « l’Algérie de ses rêves ne sera plus pareille » sans Rachel, l’amie de toujours ; et pour terminer, baume au cœur avec la rencontre dans le métro de la vieille Pied-noir et du vieil homme au parapluie, un Algérien d’Oran comme elle, avec la fraternité renouée, « la boucle est bouclée ». En passant par La ronde des filles fleurs ou les Vinaigrettes, ces fleurs du Dernier printemps, chaque évocation est un roman inachevé, juste ébauché, pour que le lecteur se raconte l’histoire qu’il a envie d’entendre. Michèle Perret écrit par petites touches colorées, tons pastel, crayeux, palpables, en dentelière des émotions retenues, pour mieux accrocher les flamboiements de vie de ces Algériennes. Elle dit l’indicible des éblouissements amoureux, des chagrins silencieux, des espoirs avortés, ces vies de femmes entre chien et loup, pénombre propice aux faux oublis, aux rêves inversés… C’était hier et c’est de toujours. La femme éphémère aux étoffes intérieures froissées par les pataugas de la vie, et qui est d’éternité. Ce chant aux femmes de sa terre natale, toutes origines confondues, dit combien ce rêve Algérien, à l’inconcevable persistance, n’en finit pas de mourir. Et de faire espérer…
Mahia Alonso journaliste à La Dépêche du Midi et pour le webmag www.nananews.fr
Quatre nouvelles, quatre personnages emportés par l’amour. Ils ont de 15 à 25 ans ; ils vivent dans l’Hexagone, en Europe ou en Polynésie ; ils découvrent le plaisir de se rencontrer, mais aussi celui de se perdre…
Etudiant irlandais, Kenneth n’a qu’un défaut : la jalousie. Elle le pousse à convoiter la compagne (Agnès) puis l’amour d’enfance (madame Alice) de Niel, son meilleur ami. Mais ses commentaires acerbes et ses coups bas lui valent d’être écarté du « happening » de l’existence. Kenneth a beau fantasmer sur les strip-teaseuses, il se retrouve marié avec une femme qu’il n’aime pas, après l’avoir furtivement essayée dans l’ombre.
Gaétan (son pendant francophone) présente quant à lui le péché mignon de l’insouciance. Cela le rend irrésistible aux filles de son âge, tant qu’il reste inscrit à l’université. Sa licence de lettres en poche, il doit affronter une terrible rivale : la solitude. Elle le pousse à solliciter, pour ne plus en sortir, un poste d’enseignant dans un village reculé.
Cette issue semble bien éloignée du quotidien d’Hélène, journaliste parisienne. Et pourtant… Comme elle voit se rapprocher la trentaine, elle met tout en œuvre pour échapper au célibat. Y compris dérober le « fiancé » de Viviane, sa collègue. Elle s’envole avec lui à Rome et c’est alors que la situation prend un tour tragique.
Avec Anselme, l’amour ne va pas sans risque. Mais comment lui résister, lorsqu’il fait irruption sous la forme d’une jeune touriste ? Bercé par l’océan, l’atoll offre un cadre idyllique à leur passion. En l’espace de deux semaines, Anselme fait connaissance avec l’éternité. Il en conserve un souvenir intact, tandis que son île se métamorphose, pour le meilleur mais pas seulement.
Un très intense moment de lecture.
Didier Castelet
• La Pizzeria du Vésuve, de Pascaline Alleriana.Éditions Kirographaires (2012), 144p.
Boulette, de Max Obione
Boulette rêve d'une autre vie, loin de son père malade et alcoolique au dernier degré ; loin du portrait de Le Pen - qui a remplacé sur le buffet familial la photo de Lénine - ; loin de Calais et d'un BEP cuisine qui ne la mènera à rien. Boulette est prête à s'accrocher à n'importe quoi. Alors pourquoi pas à ce jeune Irakien en cavale qui lui promet amour et belle vie londonienne. Ce soir-là, Boulette était sortie dans le jardin quand elle surprend un inconnu. Il a l'air aussi effrayé qu'elle, il a faim, il ne parle que quelques mots d'anglais. Il s'appelle Yussef. Mais cela suffit à la jeune fille qui pense immédiatement avoir rencontré l'homme de sa vie. Un homme qui ne l'humilie pas parce qu'elle a quelques kilos en trop, un homme qui ne lui hurle pas dessus et qui l'enlace avec douceur. Boulette n'a pas l'habitude. Boulette se sent tout à coup exister. Il aura donc suffit de quelques minutes dans l'obscurité du jardin pour changer irrémédiablement le cours de sa vie… pour le meilleur et pour le pire.
L'art de la nouvelle est de réussir en à peine quelques pages à créer tout un univers, des personnages palpables, tout en déroulant un scénario qui maintienne le lecteur en haleine jusqu'au point final. Boulette est de cette trempe. Je reste encore surprise de la richesse de ce si court texte. 27 pages seulement et l'impression tenace d'avoir lu un roman dense et intense. Il y a d'abord cette jeune fille pour qui on ressent un empathie immédiate : Boulette est un étrange mélange de fragilité et de volonté féroce. À sa façon, elle est elle aussi en transit, prisonnière d'une terre qu'elle ne reconnaît plus. Alors que la plupart des phrases sont courtes, incisives, mordantes, Max Obione s'autorise une envolée au milieu du récit : Boulette s'éveille à la sensualité et à l'amour et Max Obione déploie une unique phrase sur plus d'une page pour évoquer cette parenthèse. Loin de tomber dans la mièvrerie sirupeuse, ce passage, d'une grande beauté, s'accorde au souffle des amants, ralentit, accélère, use des mots crus mais jamais sordides, parle de cette relation charnelle à laquelle Yussef et Boulette ont tant besoin de croire. Mais Max Obione ne raconte pas simplement un Roméo et Juliette de temps modernes. Au-delà de l'histoire de ce couple improbable, il y a cette réalité sordide. Ces anciens communistes qui militent aujourd'hui sans honte pour un parti d'extrême droite ; cette France, terre d'accueil qui traque ses immigrés clandestins ; les biens pensants délateurs ; les passeurs trop contents d'arrondir leurs fins de mois ; etc. Il y a tout ça dans ces 26 petites pages, et plus encore puisque Max Obione parvient à nous surprendre là où on ne l'attendait pas. Car ce n'est finalement pas la chute qui est la plus douloureuse, mais cette petite phrase, perdue au milieu des autres, qui ne paie pas de mine mais qui se révèle si cruelle. Un très grand texte, un très beau texte.
Laurence Patri
• Boulette, de Max Obione.Éditions In-8, collection La porte à côté (2011), 32 p.
Aux p'tits bonheurs malchance !, de Dominique Guérin
Aux p'tits bonheurs malchance ! est un ouvrage comme on aimerait en croiser plus souvent, loin des errements nombrilistes ou des proses poétiques sans saveur rencontrés dans certains ouvrages qui revendiquent l’étiquette « recueil de nouvelles ». Dominique Guérin, dont les nouvelles ont été maintes fois récompensées dans des concours, est véritablement une « raconteuse », à l'image d'une Annie Saumont ou de nouvellistes moins connus tels que Sylvette Heurtel (« Contes déraisonnables », Editions Henry des Abbayes) ou Alain Emery (« Divines antilopes », Editions La Tour d’Oysel). Son style s’exprime à travers un réalisme inédit et foisonnant, parfois à la limite du genre « noir ». Dominique possède quelque chose des conteurs qu’elle réussit à faire passer à l'écrit. Elle sait planter des univers et bâtir des personnages inoubliables, donnant ainsi une consistance à chacune de ses histoires. Le tout avec cette façon très personnelle qu'elle a de manier la langue et les langages, qu'elle s'amuse d'ailleurs à fouiller, à tordre et à remodeler.
A aucun moment je n'ai ressenti cette lassitude qui nous tombe dessus à la lecture de certains recueils… Cette impression qui fait qu'une fois compris le truc, on garde le sentiment d’une suite de nouvelles qui répètent un schéma identique. Car Aux p’tits bonheurs malchance ! a été un vrai bon moment de lecture : je me suis laissée prendre par les destins minuscules et étonnants des personnages de Dominique Guérin, de ceux que l'on croise au quotidien et qui ne sont pas tout à fait comme tout le monde. Pour peu que l'on prenne la peine de faire attention à eux.
Frédérique Trigodet
• Aux p'tits bonheurs malchance !, de Dominique Guérin.Éditions Jacques Flament (2010), 118 p.
Tous crocs dehors, de Lunatik
Le livre commence par une série de clichés littéraires en trompe l'œil. L'auteur use de cette formidable ouverture pour activer notre rapport au mal. C'est à une question, toujours sous-jacente aux vingt nouvelles du recueil, qu'il nous propose de prendre notre plaisir : comment ça nous fait mal ? Les possibilités sont infinies bien sûr, c'est pourquoi il nous offre quelque chose d'essentiel quand on fait acte d'écriture : l'ambiguïté. Ecrire sur le mal en pensant à bien est une intention tout à fait honorable mais risquée. Le mal nous est si coutumier que bon nombre d'auteurs et de lecteurs ne font que sombrer dans un ridicule puit d'excitation fantasmatique. Ici, les pulsions sont mises à mal sans artifices. On échappe à l'habituelle mortification comme ferment du plaisir et à l'amour impossible comme force d'expansion du mal. Le pseudonyme choisi par l'auteur, Lunatik, nous éclaire quelque peu sur le côté imprévisible de ses personnages, à la fois fantaisiste et inquiétant.
On sent bien que cet homme-là a eu affaire à la cruauté et qu'il y a eu un temps péril en la demeure, celle qui constitue le moi. Seulement, le mal semble avoir été absorbé et il le recrache en toute intelligence sans chercher à séduire le lecteur avec des scènes macabres. Le récit n'est pas enflammé par la haine et si la plume se fait parfois vengeresse ce n'est que pour rappeler des choses anciennes, des événements funestes qui sont peut-être toujours à l'œuvre. On le sait, la place du mal ne saurait demeurer vide éternellement. On ne dompte pas si facilement l'animalité humaine. Aussi, comme les souffrances endurées ne sont jamais pleinement reconnues, la rancœur finit par défigurer et corrompre la raison. Pour faire taire la plainte, on attend d'un blessé qu'il s'en remette à la justice, à la psychologie ou à la religion. L'écrivain est celui qui ne répond pas à cette attente, ses mots suffisent à porter la peur qui est en lui, à éprouver son ressentiment et à soutenir sa demande d'amour. De la même manière, une histoire qui tient la route doit être un moment de vertige pour le lecteur, une occasion de se laisser prendre sans se faire happer par le comprendre et une opportunité de faire émerger d'autres lieux, de rendre lisibles quelques traces de sa propre mauvaise graine. Avec ce premier livre, Lunatik semble bien parti pour embrasser à pleines dents la littérature.
Patrick L'Ecolier • Tous crocs dehors, de Lunatik.Éditions Quadrature (2011).
Paris Noir, collectif
« Paris Noir » inaugure la collection Noir de la toute jeune maison d’édition Asphalte. Suivront Los Angeles, Londres, Brooklyn, Rome, New Delhi et Mexico.
Mais commencer par Paris et mettre en lumière ce que Paname a de plus sombre, voilà un beau défi.
Il est ici relevé haut la main par douze plumes aussi variées qu’enthousiasmantes, qui s’attaquent chacune à un quartier de la capitale. C’est aussi une variation en douze teintes de noir, avec plus ou moins de violence – physique, psychologique -, de drames, de sang. Chacun a son idée du noir et de sa déclinaison dans la littérature.
Démonstration en douze temps :
« Le Chauffeur » de Marc Villard ouvre en fanfare ce recueil avec une plongée dans le milieu de la prostitution du côté des Halles, dans un style aussi direct qu’un uppercut.
Chantal Pelletier propose un « Chinois » pris au piège dans le quartier de Belleville-Ménilmontant, une des ces histoires bien cachées derrière les façades des immeubles gris.
Suit « Le Grand frère », nouvelle de Salim Bachi située dans le quartier latin que j’ai lue par ailleurs – mais ici en version un peu plus courte, qui se termine plus tôt, et qui démontre que quelques pages de plus (ou de moins) peuvent tout changer à l’affaire et à notre regard.
« Berthet s’en va » (signé Jérôme Leroy) est un réjouissant aperçu de l’envers du décor des relations entre les politiques et la presse, pour des scènes très visuelles dont les environs de la Gare du Nord sont le théâtre.
A Daumesnil, Laurent Martin dépeint une intrigue toute en finesse – « Comme une tragédie », avec la cohésion brutale du passé et du présent sur fond de petits trafics.
Le « Noël » de Christophe Mercier sur les Grands Boulevards aurait pu s’appeler Magouilles et compagnie – la glauquissime guirlande clignotante en vitrine d’un bar désert en prime.
Le Marais de Jean-Bernard Pouy (« La vengeance des loufiats ») est le point de départ d’une enquête jubilatoire dans l’esprit des textes à l’ironie grinçante de Roald Dahl ou Woody Allen. Une excellente performance, donc.
Dominique Mainard offre une « Vie en rose » faite de monologues et de retours en arrière, après que le corps d’une jeune femme ait été découvert dans le Parc de Belleville.
Didier Daeninck nous entraîne « Rue des Degrés », la plus petite rue de Paris, quartier de Montorgueil, sur les traces d’une quête au scoop qui peut mener à la mort.
Patrick Pécherot joue avec la « Mémoire morte » de son héros déboussolé du côté des Batignolles.
« Précieuse », de DOA, démarre au commissariat. Il y sera question de filles de l’Est, de bars à Bastille et Oberkampf, et – pour le bonheur du lecteur – de cette humour final qui, selon moi, fait l’art de la nouvelle.
Dans « No comprendo l’étranger », Hervé Prudon nous emmène Rue de la Santé dans une ballade qui vire à la folie.
Pour résumer ? Rien de connu, rien de déjà lu (à part, peut-être, chez Antonin Varenne), que du surprenant, et un regard – douze regards ! – franchement décalés sur Paris.
Mon top 4 :
1. « La vengeance des loufiats », Jean-Bernard Pouy
2. « Berthet s’en va », Jérôme Leroy
3. « Rue des Degrés », Didier Daeninck [je sais, certains ont été déçus – moi non]
4. « Précieuse », DOA
En début d’ouvrage figurent deux intéressantes préfaces, l’une destinée au lecteur français, l’autre au lecteur américain, toutes deux signées d’Aurélien Masson qui a composé le recueil – et qui dirige par ailleurs la Série Noire chez Gallimard. Elles nous en disent un peu plus sur la genèse de ce « Paris Noir », et, sinon sur les différences de cultures entre nos cousins d’Amérique et nous, sur les perceptions diverses que l’on peut avoir de la Ville lumière. Elles sont à découvrir là. Et en fin d’ouvrage, une playlist de 13 titres donne le ton.
• Paris Noir, collectif.Éditions Asphalte, collection Noir(2011).
Les porcelaines, d'Alain Emery
Ces porcelaines sont une véritable dentelle. Encore une fois, Alain Emery déploie son art du portrait et du récit de vies avec la délicatesse et la profondeur auxquelles il nous a habitués. Plus qu'une écriture, c'est une peinture toute en nuances que cette série de portraits. On y décèle une manière de regarder l'individu ancré dans sa condition d'humain avec ce que cela suppose d'imperfection, de petitesse et de grandeur insoupçonnée. L'ambivalence est au coeur des personnages, ce qui nous les rend à la fois attachants et mystérieux, en même temps que singulièrement proches. L'ambivalence prend également place au coeur de l'écriture, qui suggère beaucoup plus qu'elle n'en dit. Alain Emery détient le pouvoir de nous conduire là où on ne s'attend pas à aller, de mettre la lecture entre nos mains, d'ouvrir des portes à l'infini. Une manière subtile de révéler le monde dans ses multiples facettes. Ces porcelaines parlent d'hommes et de femmes touchants dans leur maladresse et leur haine désespérée, dans leur volonté farouche d'arracher du bonheur à la boue du quotidien. Comment ne pas se reconnaître en chacun d'eux ?
Elisabeth Pacchiano
• Les porcelaines, d'Alain Emery.Éditions Jacques Flament, collection Marges(2011), 138 p.
Mes Abruzzes, de Stéphane Prat
On y arrive, dans ces Abruzzes, par des chemins accidentés, contradictoires, qui laissent le lecteur libre de s’égarer dans les errements élastiques du temps. Là où le présent n’apparaît plus tout à fait immédiat, et où ce qui vient d’advenir se dérobe déjà, à la manière des souvenirs trop lointains dont on ignore en fin de compte si on les a réellement vécus, ou seulement envisagés. Car les individus qui traversent les lieux de ce recueil envisagent leur existence davantage qu’ils ne la construisent, observant le réel de loin, par prudence ou par gourmandise, comme on reporte à dessein l’instant d’engloutir pour de bon une sucrerie suspecte.
« Mes Abruzzes » dégage une atmosphère de conte moderne où des petites filles lubriques côtoient des arthrosiques fumeurs de joints. Où l’on disserte volontiers de la pornographie chez les bonobos. Où le centre de l’univers a la forme familière d’une vieille Fiat 128 autour de laquelle Saturne, qui n’est plus une planète depuis longtemps, exerce encore un fort pouvoir d’attraction sur les corps qui dérivent à sa portée.
Évoluant dans un espace presque cinématographique, les personnages semblent soudain se rapprocher de nous à travers le vertige d’un travelling contrarié. On comprend que leur quotidien peut céder d’un moment à l’autre, provoquant immanquablement la chute de ce qui se cache sous la surface de l’inconscient, pas toujours reluisant, pas toujours facile à apprivoiser. Tout ici n’est question que de chronologies contrariées, « dans un chassé-croisé de fables si sauvages qu’un observateur saturnien conclurait très certainement au seul et unique banquet d’une forme de vie spirituelle, sexuelle et sans passé. »
Alban Lécuyer
• Mes Abruzzes, de Stéphane Prat. Éditions Kirographaires (2011), 140 pages.
Ce qui nous lie..., de Gaëlle Pingault
J’attendais avec impatience le second recueil de Gaëlle Pingault (Le premier, On n’est jamais préparé à ça, Prix nouvelles d’automne 2010, m’avait beaucoup plu) : j’avais raison. Le cocktail qu’elle nous sert est encore une fois épatant : tout y est, le sucre et l’amertume, la fantaisie et la profondeur. La voix demeure familière mais gagne à la fois en force et en précision. Sous une apparente désinvolture, Gaëlle Pingault nous livre une fine exploration des sentiments qui nous lient – ou non – à nos congénères. Aucune esbroufe mais une composition subtile et savoureuse qui fait de ce recueil un livre éminemment attachant…
Alain Emery
• Ce qui nous lie..., de Gaëlle Pingault. Éditions Quadrature (2011), 118 pages.
La nuit du tagueur, de Nathanaël Fox
Un lieu pour chaque chose fait partie de ces règles obsolètes dont le tag fait litière désormais, dans un bouleversement des repères une confusion des affichages. Comment s’effectue un tel retournement (détournement) des perceptions fondamentales ? Dans un ouvrage célèbre outre-Atlantique (Skin of culture), Derrick de Kerckhove, successeur officiel du génial Marshall Mcluhan à l’Université de Toronto, dissertait sur le derme des cultures, sur le fait qu’elles recouvraient la pensée des hommes, comme une enveloppe sensible, infranchissable et apparemment si naturelle. De même la ville contemporaine avec ses bâtiments constitue-t-elle une peau de béton, à laquelle nous nous adaptons si vite et de manière si empathique, comme si le sens de notre destinée se terrait quelque part dans le labyrinthe exposé de ces rues et de ces avenues en perspective. Or, une génération naît pour laquelle l’espace est un anonymat qu’il faut revendiquer, qu’il faut marquer, d’un trait fût-il fugitif, obsolète, ou au contraire quotidiennement surligné. La nuit du Tagueur de Nathanaël Fox revient sur cette tribu urbaine dont nous percevons les signes mais dont nous ne connaissons pas les rites. Pour nous faire prendre conscience du processus, l’auteur utilise une trame dramatique d’une redoutable efficacité : la quête d’un homme ordinaire en proie aux préoccupations habituelles de tous les parents d’adolescents. Ainsi, Richard Killroy, le père du jeune David, s’inquiète-t-il de son comportement, et de ses fréquentations. Depuis qu’il a rejoint un groupe de tagueurs, les HMJ, dont l’un des membres a été tué de manière mystérieuse, David s’absente de longues nuits et cultive le mystère. A l’aide d’un improbable commissaire Merle, débonnaire et esthète, et de Gina, son ex-épouse, Killroy part à la recherche de David, sans savoir vraiment où le mènent ses pas. Au cours de son périple dans une banlieue rurbaine, où la nature en friches résonne en écho sinistre aux zones industrielles désertées, il rencontrera Gap, un artiste devenu célèbre après avoir un temps fait partie du groupe de tagueurs. L’intérêt de la construction du roman tient au fait que le rôle du personnage central n’est pas clairement dévolu. Richard n’est pas un modèle solide, en ce sens qu’il est un artiste mineur, vivant, ou plutôt vivotant de la peinture, et ayant été contraint de sacrifier sa vie de famille à la perspective incertaine d’un prochain jour de gloire qui ne vient jamais. Gina, la mère, est quasi-absente de ce huis-clos qui se joue entre l’art, la mort et le sens : on sait qu’elle est enseignante, mais elle ne fait que passer dans des scènes dénuées de toute tension sensuelle ou érotique. Le monde de Killroy est vide de sentiments, sinon peut-être l’angoisse qui l’étreint devant le gâchis de son existence. À l’inconsistance du caractère principal correspond une dissolution de l’énigme, dont petit à petit les contours fluctuent, perdent de leur netteté et de leur signification : certes, David a bien disparu, et sans aucun doute, il court un grave danger. Mais ce danger est-il réel, au sens d’une fiction, c’est-à-dire qu’il condamne à terme un personnage de roman, ou bien s’agit-il d’une interrogation plus large, plus ontologique, qui nous concerne tous, parce qu’elle concerne l’enfant, en ce qu’il échappe pour toujours à l’emprise des parents, en ce qu’il devient autre. Ce qui se présentait comme un roman noir laisse alors la place à une pièce métaphysique, qui se joue autour de la figure de la liberté. Vivre, c’est marquer son temps, mais toutes les marques sont-elles autorisées ? L’auteur semble penser que l’adolescence est un plongeoir ouvrant sur l’abîme de l’indépendance, et donc sur le plus grand risque, parce que la liberté nouvelle de celui qui fut un enfant se paie en retour de la mort symbolique de son personnage passé. En détruisant les frontières de la ville, car une banlieue se construit avant tout et contre tout, contre une ville, Nathanaël Fox détruit donc également les frontières du roman, et nous fait passer de l’autre côté de la conscience, vers la face cachée et socialement oubliée de la lucidité. Tel est le choc de lecture camouflé dans ce grand livre, livre embarrassant s’il en est, tant il nous tend un miroir que nous ne voudrions jamais contempler. Grand livre et livre étonnant parce qu’il annonce un autre temps, un temps où selon la si belle expression de l’auteur les nuances se dissolvent, et la frontière se tatoue. Il n’y a plus de ligne entre le bien et le mal, mais un tag qui survole et amplifie les milliards de consciences susceptibles en un lieu et un temps de se côtoyer, par la force de l’art, de celle des médias ou par le choc des civilisations. Le tag marque la fin de la lecture, et donc de la raison classique, mais le nouveau monde se construira-t-il aisément ? Car, si nous ne comprenons plus nos enfants, comment pourrions-nous accepter l’autre ?
• La nuit du tagueur, de Nathanaël Fox. Éditions Riveneuve (2011), 195 pages.
Selon elles, de Sylvie Dubin
Elles sont épouses, mères, filles, mal aimées, trop aimées, elles sont d'hier et d'aujourd'hui, elles souffrent, elles rient : sept histoires selon elles, tendres ou noires, c'est selon. C'est ce que nous dit la quatrième de couverture. Ce qu'elle ne dit pas, en revanche, c'est toute la séduction que déploie Sylvie Dubin dans ce premier recueil. Il faut dire qu'ici tout est affaire de subtilité et de discrétion. L'intelligence et l'originalité du propos, la qualité de l'écriture – déjà si aboutie, maîtrisée de bout en bout – font de ce petit livre une totale réussite. De la vraie littérature, à ne manquer sous aucun prétexte.
Alain Emery
• Selon elles, de Sylvie Dubin. Éditions Siloë (2010), 77 pages. Ce recueil a reçu le prix de la nouvelle d'Angers 2010.
Les oiseaux, peut-être, de Manuel Daull
Une seule phrase : de 55 pages, sans début majuscule ni point final. Une seule phrase, au hasard : « je suis mieux (…) ici que dans ma chambre où l’horizon restreint ne s’oublie que la nuit, si je dormais ». Pierre Lorenz ouvre des livres au hasard et perd le sommeil dans un hôtel loin de la ville. On pressent que l’endroit deviendra autre chose, un sanatorium zweiguien ou une maison de repos, que Lorenz aura besoin de deux femmes pour retrouver ce qui manque aux hommes : l’usage des mots. Il y aura Orlane Dubois, qui regarde par la fenêtre les oiseaux de la forêt toute proche, et son double sexuel. Trois personnages Nouvelle Vague qui se contentent d’exister, égarés dans la salle à manger nouveau roman de l’hôtel. À force, les mots aussi se mettent à errer sur la page et menacent de se décrocher, on se souvient de la forme de l’écriture chez Selby. Plus tard il y aura un accident, on tentera peut-être de réduire les oiseaux au silence, mais au fond peu importe. Car c’est avant tout à une question de forme que répond Manuel Daull, et de mise en espace, loin des évidences du langage.
• Les oiseaux, peut-être, de Manuel Daull.Éditions Cambourakis (2010), 63 pages.
Balistique du désir, de Max Obione
A travers une galerie de personnages singuliers, Max Obione nous parle d'un monde amer et violent. Un monde où Eros et Thanatos font mauvais ménage. En écrivant ces histoires, noires à souhait, âpres, dérangeantes, sensuelles ou teintées d'humour, on pressent que leur auteur est tarabusté par la question du mal. On assiste à cet énigmatique passage à l'acte, à la transgression suprême – sordide, crapuleuse ou libératrice. On entend les monologues intérieurs dont le rythme évolue subtilement, de l'extrême cruauté à la délicatesse la plus exquise. Les voix des personnages s'insinuent dans l'esprit du lecteur soudain pris de vertige à se découvrir dans la peau d'un héros vénéneux.Cette écriture sollicite tous les sens, se renouvelle à chaque histoire, pour faire de chacune un artefact aux éclats obscurs. La pyrotechnie narrative que met en œuvre Max Obione reflète son obsédante fascination pour la littérature.
Préface de Marc Villard
• Balistique du désir, de Max Obione.Éditions Krakoen,collection Court-lettrages (2011), 252 pages.
Le goût de la crêpe au chocolat, de Léna Ellka
À 36 ans, Jerk veut réaliser quelque chose avant d’être trop vieux. Il plaque tout pour tenter sa chance en République dominicaine. L’oeuvre de sa vie, ce sera une crêperie. Ben oui, pourquoi pas. Au fil des rencontres loufoques de notre héros, le projet avance, recule, avance. Un peu comme les fesses des filles qui dansent. Dans la chaleur moite et au rythme de la bachata, Jerk apprend surtout à goûter le présent. Et c’est déjà pas mal. À la fin du xve siècle, Luis s’embarque avec Christophe Colomb pour implanter une colonie sur l’île. C’est la même histoire : celle de l’espoir que Là-bas, ce sera mieux.
Léna Ellka a écrit de nombreuses histoires pour enfants. Le Goût de la crêpe au chocolat est son premier roman.
(Note de l'éditeur)
Extrait :Quand Luis avait entendu le colporteur raconter, au milieu de son village, qu’un grand aventurier du nom de Christophe Colomb reprenait la mer, ça l’avait fasciné. L’homme cherchait des gens motivés, solides, prêts à s’installer là-bas, dans le Nouveau Monde. Luis avait d’abord écouté toutes ces histoires à la manière des contes que lui chuchotait sa mère quand il était enfant. Il pensait à d’autres, pas à lui. Mais les bribes trottaient dans sa tête. Que pouvait-il attendre de sa vie ici ? Rien. Que pouvait-il perdre à partir ? Rien. Juste sa vie. Le colporteur était parti depuis longtemps quand Luis se dit « pourquoi pas moi ». On est en août. La chaleur est intenable, la poussière est partout, l’enfer pas très loin. Luis annonce sa décision au village. On lui dit n’importe quoi, qu’est-ce que tu vas faire là-bas, on n’est pas bien ici ?Non, on n’est pas bien ici. Luis veut aller voir là-bas si la vie y est meilleure. Envie aussi de tenter quelque chose que personne n’a tenté : orgueil d’homme. Les marchands ambulants parlent sans fin de la mer et des aventures de l’Amiral de la Mer océane. Luis écoute. Ils disent que, dans la haute mer, des sirènes avaient tenté d’attirer les marins dans les fonds noirâtres par leur chant vénéneux. Ils disent qu’une tempête gigantesque s’était jetée sur les bateaux alors qu’ils revenaient de leur périple et approchaient des côtes espagnoles. Les hommes avaient même parlé de monstres marins aux tentacules adipeux. Les marchands et les colporteurs étaient souvent de beaux conteurs. Luis, depuis qu’il avait pris sa décision, écoutait tout ce qui se disait. Comment savoir ce qui était vrai et ce qui n’était qu’une belle histoire terrifiante ? De toute façon, il ne reviendrait pas en arrière. (pp. 9-10)
• Le goût de la crêpe au chocolat, de Léna Ellka.Éditions Lunatique (2011).
Très bonnes nouvelles du Bénin, de Jacques Dalodé
Ce livre permet de plonger dans l'ambiance africaine et de découvrir, en suivant les aventures de quelques personnages hauts en couleur, la vie quotidienne à Cotonou et dans le village de Boulagon. Des histoires qui ne manquent pas d'humour, même si on y aborde des thèmes très sérieux comme le poids de la magie noire ou de la corruption.
Michèle Villot
• Très bonnes nouvelles du Bénin, de Jacques Dalodé.Éditions Gallimard, collection Continents noirs (2011), 235 pages.
Château fable & autres histoires, de Jean-Claude Martin
Auteur de nouvelles, pièces de théâtre et ouvrages de poésie, Jean-Claude Martin est surtout connu pour ses recueils de poèmes en prose. Depuis 1981, il a publié une quinzaine de livres. Plus confidentiellement, il est aussi l'auteur de remarquables nouvelles dont il n'avait publié qu'un seul recueil en 1981. Vingt ans après, en voici enfin un deuxième : Château fable. Chacune de ces histoires s'emploie à décrire une fin : fin d'une vie, d'une relation, d'une espérance, d'une aventure vécue ou non... On retrouve ici ce qui caractérise l'écriture de Jean-Claude Martin : une apparente légèreté, un détachement, qui nous amènent, sans brusquerie, au coeur des questionnements qui fondent nos vies : la responsabilité, le courage, la fidélité, l'angoisse, etc.
(Note de l'éditeur)
• Château fable & autres histoires, de Jean-Claude Martin.Éditions de l'Escampette (2011), 97 pages.
La mort des rêves, de Do Raze
Chaque jour, l'inspecteur Samuel Ferret se réveille en sursaut après avoir vécu sa chute finale. Comme tout le monde, car pour une raison inconnue chacun rêve désormais des circonstances exactes de sa mort, qu'elle soit douce ou violente. Aussi, lorsqu'un scientifique meurt assassiné par balles alors qu'il devait décéder d'une embolie pulmonaire, espère-t-on que Ferret résoudra au plus vite ce mystère. Avec La mort des rêves, Do Raze nous propose un polar fascinant. De son présupposé macabre, digne d'un roman de Philip K. Dick, elle tire brillamment toutes les conséquences. Son inspecteur évolue dans une société nihiliste où les futurs cancéreux peuvent rouler sans crainte à tombeau ouvert, et les futures victimes d'accident se droguer sans vergogne. Bien sûr les sectes qui vendent de l'espoir à gogo prolifèrent. Et le lecteur, après avoir découvert ce premier roman, primé au festival de Beaune, ne pourra qu'avoir une foi aveugle dans le talent de cette auteure, pleine de belles et sombres promesses.
François Lestavel in Paris-Match - Mai 2011
• La mort des rêves, de Do Raze.Éditions du Masque (2011), 251 pages. Prix du premier roman au festival de Beaune.
Les contes déraisonnables, de Sylvette Heurtel
Ce tout nouveau recueil, Les Contes déraisonnables, est un très savant mélange. De douceur et d’ironie. D’humour et de délicatesse. Ce qui frappe, c’est avant tout la justesse, le sens du détail (Quand Sylvette Heurtel parle de la mer, le sel vous poisse les lèvres. Vous y êtes). Une mécanique qui n’en a pas l’air, un art consommé des dialogues, une science des parfums, des couleurs. Que nous dit la quatrième de couverture ? « Les personnages de ces nouvelles ont été quittés mais ils ne sont pas seuls. Ils dialoguent chaque jour avec ceux qui se sont absentés, pour toujours ou pour longtemps. (…) C’est déraisonnable, mais qui de nous ne poursuit en secret une longue conversation avec un disparu ? » Il fallait oser dresser un livre autour de l’absence. Sylvette Heurtel a su y glisser ce qu’il faut de mélancolie et de tendresse, sans jamais verser dans le pathos.
Alain Emery
• Les contes déraisonnables, de Sylvette Heurtel.Éditions Henry des Abbayes (2011), 142 pages.
L’ironie du short, de Max Obione
Recueil de 18 nouvelles dont 8 inédites, par un des plus talentueux nouvellistes français actuels. Heureusement pour nous, il écrit la plupart du temps des textes appartenant au monde de la littérature noire, et parfois policière. Par la qualité de ceux-ci, il est devenu un auteur francophone incontournable. Si les nouvelles que nous propose Max Obione sont souvent écrites avec des contraintes stylistiques qu’il s’impose et qu’il surmonte avec succès et efficacité, on est toujours certain d’y trouver une écriture soignée, servant admirablement le propos. Un homme de style. Et c’est par cela qu’il nous tient et nous plonge immédiatement dans les univers qu’il nous propose. Sans compter l’invention et l’originalité que le lecteur découvre dans la plupart de ces textes. Nous en avions déjà parlé dans Polar Noir, lorsque sortait son premier recueil chez Krakoen en 2007, La balistique du désir. Si le présent recueil, L’ironie du short, est moins noir dans son ensemble que le précédent, nous y trouvons cependant à nouveau des nouvelles faisant appel à l’humour noir, la nostalgie tendre, l’ironie (souvent et en divers grades) ou à la noirceur marquée, dans lesquels baignent les instantanés exposés par Obione. Parmi les récits qui méritent toute l’attention du lecteur, soulignons les excellents Misty Sleeping et Crâne d’os ou encore le noir L’ironie du short qui a donné son titre au recueil, L’écrivailleur et sa structure en tiroirs qui en fait ressortir toute l’ironie mordante, ou la tranche de nostalgie des années cinquante qu’est l’impeccable Les micochonnes et son humour bon enfant, ou Attention à la marche à la sombre ironie et au climat irréel. Ce qui ne veut pas dire que toutes les autres nouvelles soient sans intérêt. Loin s’en faut ! Si vous ne le connaissez pas encore, lisez Max Obione. Pour tous les autres, ce conseil est inutile !
• L'ironie du short, de Max Obione. Préface de Jean-Bernard Pouy. Éditions Krakoen (2011), 254 pages.
La chaussure au milieu de la route, de Stéphane Beau
Que pourrait-on connaître du Monde sinon soi-même ? Évidence solipsiste qui met l’individu au centre des choses (mais les choses ont-elles un centre ?), et dans le même temps le condamne à demeurer à jamais étranger à lui-même, à jamais indéterminé. Stéphane Beau fait de ce double inconvénient d’exister le thème majeur du présent recueil de nouvelles, ciselées avec une telle concision, une telle simplicité, que les rivages fantastiques les plus froids, mortels, meurtriers ou suicidaires, (La Plage, Cinnamon Girl, Arthur Boudin), se laissent accoster avec une candeur désarmante.
Un déclic presque imperceptible, l’irruption inopinée d’un détail dont on ne remarque l’incongruité qu’après coup, et bientôt vacille la douteuse frontière entre réel et illusion, lucidité et folie. Comme cette simple Chaussure au milieu de la route, une chaussure de femme en équilibre sur l’asphalte, pile dans l’axe de la ligne blanche, et qui désaxe inexplicablement le quidam remarquant sa présence. Cette nouvelle, dont la chute est un peu forcée et réclame sans doute trop de l’imagination du lecteur, n’en accorde pas moins l’ensemble à son diapason, lui offre pour ainsi dire comme clé de voûte l’aiguille creuse d’un talon... Et une petite musique désenchantée court ces pièces de non-choix – le libre arbitre n’y est pas à la fête ! – portée par des personnages sans espoir apparent qui, selon les termes de l’un d’entre eux, n’ont pas choisi la solitude mais se sont simplement résolus à se la coltiner sans se la raconter, sans se la jouer.
Mon faible personnel est allé à la mésaventure providentielle de ce « croque-mort »(La Veuve), où la hantise du double prend un tour tragi-comique pendable, le double croquant son mort encore chaud, à peine mis en bière, prenant littéralement sa vie et l’y remplaçant parfaitement, en douceur, malgré soi. Et mes impressions les plus fortes me ramènent à la trilogie clinique, fin de vie branchée en triphasé sur le Livre, véritable personnage principal de ce recueil. Premier volet : le fantôme du lecteur, de la lectrice qui transmettent le livre (Le Veilleur de nuit) ; deuxième volet : la folie, pas douce du tout, la mégalomanie à l’œuvre, en sous-main, dans toute création humaine (La Bombe) ; et enfin et encore : Le livre, le chef-d’œuvre passé inaperçu (Le Livre d’une vie), qui aurait pu métamorphoser de fonds en comble l’existence du lecteur invétéré, (si précisément celui-ci n’agonisait à l’hôpital…), au point, qui sait, d’en faire un véritable auteur, de donner à ses intuitions des dimensions susceptibles de montrer, de révéler l’humain d’une manière inédite. Ou de simplement vivre, de vivre simplement.
Entre les lignes de ce recueil d’une centaine de pages, rôde l’obsession du manquement à soi-même, que constituerait toute existence, dont le pire est non pas la mort, le retour simple pour le néant (Laporte du diable), mais bien de s’apercevoir, sur le point de grimper sur le marche-pied du dernier train, qu’on est passé à côté de soi, sa vie durant. Le compositeur de ces variations aigres-douces se présente d’ailleurs volontiers lui-même comme un grand malade (Dernières lignes et Journal intime), taraudé par l’idée qu’en se nourrissant de livres, qu’en les becquetant, à proprement parler, insatiable et jusqu’à épuisement, il ne soit en réalité passé à côté de la vie.
Stéphane Prat
• La chaussure au milieu de la route, de Stéphane Beau. Éditions Durand-Peyroles (2010), 101 pages.
Dieu s’amuse, de Michel Lambert
Voici 10 nouvelles unies par un fil secret : la fêlure sous les apparences de réussite et de bien-être. C’est aussi le fil d’une course-poursuite effrénée qui se déroule généralement de nuit à travers les rues d’une ville en constant changement de décor. Et pour cause… tous les personnages de ces histoires successives sont des adolescents attardés, la cinquantaine élégante, soudain confrontés au retour d’un passé douloureux qui revient les hanter sous les traits d’une ancienne maîtresse, d’un rival ou tout simplement d’une mère qui ne vous a jamais aimé mais dont les yeux séniles vous dévisagent désormais à longueur de journée. Partagé entre le réflexe de fuir et la tentation de se saisir d’une seconde chance, le protagoniste provoque les situations les plus extrêmes, les plus pathétiques. Tel cet avocat (Le Jour du rat mort) qui se dépouille peu à peu de tout ce qu’il possède un soir de carnaval – argent, vêtements, fierté – parce qu’il sait qu’il ne sera jamais aimé. Tel cet homme, beau et adulé, mais devenu aujourd’hui parfaitement indifférent à ses amis d’antan (Marche triomphale) parce qu’il ne guette plus qu’un appel sur son portable : celui de la clinique qui lui annoncera la mort de sa sœur bien aimée. Tel enfin cet homme qui brisa tant de cœurs autour de lui à force de cynisme (Place de l’Ange), et qui, vingt ans après, n’est plus capable que de bégayer : « Est-ce que ça se voit tant que cela ? » Toutes ces vies au bout du rouleau gardent le plus longtemps possible leur secret : il faut courir après ces silhouettes en fuite pour leur arracher des fragments de confession et reconstruire peu à peu, au gré d’échanges saccadés, au bord du coup de poing, le puzzle de leur existence brisée. Une véritable descente du fleuve, une traversée de la nuit mais qui souvent trouve une éclaircie, une aube à la dernière minute. Le temps d’une bonne parole, d’un éclair de compassion inespéré dans le regard.
Sans tambour ni trompettes, à pas de colombe, comme disait le philosophe, les enjeux des nouvelles de Michel Lambert se posent sans qu’on n’y prenne garde. Le choc est d’autant plus fort, plus subtil. Question de style. Ou plutôt de ton. Légèreté et précision. Efficacité et émotion. Une femme autrefois aimée, un ami, un double, voire une passion ou un objet, et voilà que le passé resurgit à la faveur du hasard. Drôles de retrouvailles, qui cristallisent à la fois tout ce qu’on a refoulé, tout ce qu’on vit dans le présent et tout ce qui pourrait advenir encore. Dans un univers urbain, de souffrance, mais non doloriste, car toujours sourd la petite lumière de l’espoir, Michel Lambert met en scène la solitude moderne, où fourmillent des personnages qui nous ressemblent, qui nous disent que les moments dépassés sont la victoire de ces mêmes moments vécus dans l’adversité.
Luc-Michel Fouassier
• Dieu s’amuse, de Michel Lambert. Éditions Pierre-Guillaume de Roux (2011), 190 pages, 16 euros.
Carré Blanc, de Marianne Brunschwig
« Ce qu’il y a de plus beau, c’est qu’on n’est sûr de rien. » Une sacoche qui ensorcelle, une réception bizarre, un jeune homme qui hésite à choisir sa vie. Ou encore : une gamine dans son monde, des gens qui se loupent, des phrases qui se ratent… A l’heure des challenges et de la réussite obligée, Marianne Brunschwig nous fait douter.
Un recueil de nouvelles qui frappent comme des coups de poing. On ne peut les lire qu’une par une, l’écho qui les prolonge n’en est que plus retentissant. L’auteur, subrepticement s’empare du quotidien et de ses grands sujets l’amour, la vie, la mort, et donne à ces banalités une émotion sincère qui bouscule les clichés. Ce sont des histoires de ratage, de quiproquos, de dérapage, de petits et de grands échecs familiers à tout un chacun mais dont l’auteur ici parle avec une intensité qui marque bien après la lecture.
« Le ciel de l'après-midi soufflait dans les arbres au-dessus du toit, faisait vibrer les vitres de la serre et éparpillait des feuilles tardives dans le jardin. Pardonner, et tout de suite. Arracher tout ce temps à l'amertume, car un coeur amer ne pourrait jamais recouvrer sa quiétude. Elle n'avait pas le temps de ne pas pardonner. » "Une autre vie“.
Ces nouvelles ont été écrites sur une quinzaine d'années depuis le début des années 90. Elles n'ont peut être pas toutes la force de Julius Winsome mais certaines m'ont beaucoup touché. Il y aborde des thèmes qu'il semble affectionner comme la friabilité de l'amitié et des liens amoureux, la solitude, la nostalgie de l'enfance (la superbe parenthèse de la nouvelle "Pays de Cocagne"), la présence réconfortante de la nature (beau portrait de cette petite fille qui se console de l'absence de sa mère en observant les oiseaux dans "L'été des oiseaux"), le deuil et la peur de la mort de ceux qu'on aime (troublant et onirique "Durant les nuit irlandaises" ou la bouleversante "Visite" d'un homme à sa mère en maison de retraite). La force et le pouvoir des mots (et du silence) également avec cette histoire d'enfant mutique dans "Vitre". Il montre les désillusions de la vie, les mutations de la société irlandaise où la prospérité de certains ne rime pas forcément avec le bonheur, les traces du passé dans nos existences, les transformations de ceux que l'ont croit connaître et qui nous échappent : « Il avait récemment remarqué qu'elle avait désormais tendance à rester évasive. Quand on vit avec quelqu'un, c'est sans doute ce qui arrive tôt ou tard. On ne se rend pas compte que la personne disparaît à l'intérieur de l'être qu'elle devient. » "Pays de Cocagne", ou encore cette femme qui découvre douloureusement dans "Une autre vie" des photos de son mari qui lui racontent une histoire différente de celle qu'elle croyait connaître. « Mary restait figée sur place, le coeur battant devant ce visage qu'elle connaissait si bien: cheveux argentés, léger hâle, haut front, yeux qui avaient vécu et pouvaient vivre encore longtemps. Il avait l'air heureux. Elle le fixait de l'endroit où il avait accroché ces photos. Dans le silence du vestibule, en cette fin d'après-midi froide, l'amour avait disparu et c'était comme si elle avait reçu un coup de poignard en plein coeur, comme si elle le perdait une seconde fois. » "Une autre vie".
Il décrit très bien ces flottements, ces mirages, qui font de la vie une sorte d'illusion fragile et souvent un peu douloureuse. Et il le fait à travers une poésie sobre et contenue. Une lecture qui laisse une trace.
Marc Mougenot
• Pays de cocagne, de Gerard Donovan. Traduit de l'anglais par Georges-Michel Sarotte. Editions du Seuil (2011).
La théorie de la lumière et de la matière, de Andrew Porter
Andrew Porter signe son premier recueil de nouvelles avec La théorie de la lumière et de la matière. Derrière ce titre digne de faire frémir de plaisir un physicien, il nous offre dix nouvelles d’exception. Oui, d’exception et de grand Art, rien que ça ! Dans une écriture impeccable, il nous plonge dans les regrets, l’amertume et la mélancolie. Un auteur ou plutôt un observateur de la vie qui narre et qui raconte avec cette simplicité désarmante la vie des gens. Des personnages des quatre coins des Etats-Unis. Enfant, adolescent, homme ou femme comme il en existe tant. On fait leur connaissance à des moments où leur vie bascule. Quelquefois, ils s’en rendent compte sur l’instant ou alors bien plus tard. Copain d’enfance, amour de jeunesse, le mari qui se croit trompé, l’épouse trop gentille, le frère admiratif, la famille …des gens ordinaires en somme. Et justement, c’est là tout le talent de cet auteur ! Sans effets de manche, sans flonflons ou cotillons, il nous fait rentrer dans leur intimité. Des vies où la solitude devient très souvent une compagne. Des nouvelles au parfum doux, acide, cruel et tellement humain... J’ai enchaîné ces nouvelles sans m’en rendre compte ! Tellement absorbée par le style et les personnages, j’ai tourné la dernière page avec mélancolie. Imprégnée de celle de ce recueil juste et magnifique. Un vrai coup de cœur sur toute la ligne ! Clara
• La théorie de la lumière et de la matière, de Andrew Porter. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon. Éditions de l'Olivier (2011).
Il serait surprenant de découvrir un autre recueil avec le même esprit, et surtout le même univers que celui qui se dégage des nouvelles de Chris Simon. Par son vécu à l’étranger, l’auteur a réussi à concilier plusieurs cultures, dont la française et l’anglo-saxonne, pour en tirer le meilleur : une audace parfois impudique où les personnages chevauchent dans un monde irréel, mais qui renvoie si bien à notre quotidien. Christ Simon offre une ouverture sur le monde, et bien au-delà, sur l’imaginaire. Elle nous fait voguer d’un panier de safous magiques vendus par une Africaine à Paris, à une inquiétante odeur chasseresse qui poursuit sa victime au plus profond de sa pureté pour la pourfendre, et la laisser face aux constats d’un lâche destin, finalement pas si fatidique que ça…
Les situations échappent aux lecteurs, tantôt prenantes, tantôt déroutantes, mais jamais prévisibles, pour le plus grand plaisir de ceux qui aiment se laisser embarquer dans de curieux voyages. L’auteur alimente les lignes d’un intérêt croissant, regorge les chapitres d’ondulations qui transportent le lecteur, et le fait échouer sur de surprenants chemins, quand ce n’est pas sur un versant de falaise à flanc de mer agitée.
Tout cela ne serait pas possible sans une écriture travaillée, un choix de mots soigné, et un mouvement aux reliefs sculptés. Indéniablement, Chris Simon fait voyager, rythme les sons, affiche des couleurs, et donne des couleurs aux sons. Le silence n’est pas neutre, il a une couleur, nous dit-elle. Elle aborde l’humain dans ce qu’il a de naturel, dans des circonstances cependant exceptionnelle. La mise en situation est parfois abrupte, lorsque le lecteur est confronté à une petite fille qui prétend que ses blattes communiquent avec les ordinateurs, ou lorsqu’un poète fait la conversation à une mouche, mais il y a de nous dans tout cela. Il se dégage un humanisme pudique, confronté à la rudesse des situations qui s’entremêlent, et se délient au gré de l’imaginaire.
C’est le fil conducteur qui nous rattache à ses écrits, et donne envie de feuilleter les pages une à une, curieux de tout, comme peuvent l’être les enfants. L’auteur ne s’enferme pas dans des conventions. Elle les fait voler en éclat pour mieux amener le lecteur à rejoindre sa dimension, son univers, l’y perdre, et l’y récupérer. C’est d’ailleurs ce qui apparaît dès la première nouvelle de ce recueil, et qui rythme les autres, jusqu’à la fin : un univers particulier, comme rarement abordé dans les nouvelles. Il est difficile de parler des écrits de Chris Simon, sans craindre de passer à côté du message. Il y a une particularité difficile à mettre en mots, tant elle est unique, et est propre à elle.
Mathias Zekhnini
• Le baiser de la mouche, de Chris Simon. Éditions Kirographaires (2011).
Le fil des Missangas, de Mia Couto
L’auteur : Mia Couto est né au Mozambique en 1955, il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de langue portugaise.
L'histoire : les histoires plutôt, dans une Afrique noire intemporelle, pour certains sous la colonisation. Des portraits de personnages souvent forts, telles ces femmes qui parfois disjonctent et finissent par tuer leur mari ivrogne et/ou violent (dans Faute avouée à demi pardonnée ou les yeux des morts), la télévision rêvée (le mendiant vendredi jouant au football, qui regarde le match depuis la rue dans la vitrine d'un magasin et est matraqué à mort par la police, ou enterrement télévisé, où la veuve a fait mettre la télévision en morceaux dans le cercueil et l'antenne sur la tombe), la colonisation et ses séquelles (à travers notamment le club des chemins de fer qui revient dans plusieurs nouvelles ou le nouveau prêtre), la différence (l'enfant qui écrivait des vers) ou encore la mère qui met au monde un enfant pour sa fille qui n'arrive pas à en avoir (Maria Pedra à la croisée des chemins).
Mon avis : de petites nouvelles à enfiler comme les missangas (les perles de verre), des nouvelles très courtes, quelques pages chacune, dans un style fleuri, certainement bien rendu par la traductrice. À lire si vous le trouvez !